13 décembre 2012

Pourquoi j'hésite ?

 

doute

 Pour ceux qui ne seraient au courant de mon parcours scolaire, je vous plante le décor : J'ai eu mon bac. J'ai été à la fac, parce que c'est ce qu'on attendait d'une jeune avec des "capacités telles que les miennes" - rien que ça. Je n'ai pas aimé, j'ai déprimé, mais je me suis forcée, puis, j'ai arrêté. J'ai travaillé, j'ai réfléchi, j'ai eu 10 000 idées de projets d'avenir, qui sont toutes tombées à l'eau. Il y avait toujours, dans les métiers susceptibles de me plaire, un truc qui me bloquait, que ça soit dans les conditions du travail en lui-même ou de la formation requise. J'étais chiante, en bref. Puis, cette année, au lieu de reprendre la fac comme promis, j'ai démarré un CAP Petite enfance à distance. J'ai toujours voulu faire ça, et vu l'impasse dans laquelle se trouvait mon ambition avortée, il valait mieux ça que rien. J'ai cherché un stage, et j'en ai trouvé un en maternelle, et c'est ce que je fais à présent.

Mon premier jour de stage, je m'y suis rendue à reculons, persuadée que comme tout ce que j'avais entrepris jusqu'à maintenant, j'allais détesté ça et en souffrir. Surprise : j'adore. J'ai rarement (jamais ?) eu l'occasion de dire ça d'une formation ou d'un travail, mais c'est le cas : j'adore. Pour la première fois depuis plus d'un an que je cherche ma voie, je me suis dit : c'est ça que je veux faire, et je suis prête à passer le concours, même si y a des épreuves orales et que je hais les épreuves orales et bien je suis quand même prête à faire ce putain de concours et à faire ce métier toute ma vie.

Qu'est-ce que ce métier ? ATSEM : Agent territorial spécialisé des écoles maternelles. Un nom très classe pour, en gros, dire "la personne de l'ombre qui fait tout ce que l'instituteur veut pas se faire chier à faire, tout en gagnant moins et en ayant moins de congés". Voilà, c'est triste à dire, mais c'est ça. Pour être instituteur, tu fais cinq ans d'études. Pour être ATSEM, tu passes juste un concours. En étant instituteur, tu fais la classe, et dès que c'est la pause, ou qu'il est 16h30, tu bois un café, tu rentres chez toi, et comme par magie, dès que tu reviens dans ta classe, tout est comme neuf, toutes les activités sont préparées, y a plus qu'à mettre les pieds sous la table. Pourquoi ? Parce que l'ATSEM, qui n'a pas vraiment de pause, est là pour tout te faire. Et elle est payée moins que toi en plus, la bougresse, hahahaha !

J'ai l'air sarcastique. Mais c'est pour dire que malgré ça, j'ai quand même envie de me lancer là-dedans. Oui, j'aime nettoyer les tables, oui j'aime balayer les classes, oui j'aime découper 100 vignettes de kangourou et les trier par taille, oui j'aime accompagner les enfants aux toilettes, oui j'aime leur crier dessus quand ils n'obéissent pas, oui j'aime les aider à faire correctement ce qu'on leur demande, oui j'aime les aider à fermer leurs manteaux et mettre leurs chaussures, oui j'aime ranger la classe, oui j'aime moucher leur nez, oui j'aime essayer de consoler les enfants qui pleurent, oui j'aime frotter les chiottes et changer les sacs poubelles, oui j'aime me rendre utile, me dire que si moi et les autres ASTEM n'étions pas là, les instituteurs seraient dans la merde, ils bosseraient dans la crasse et ne feraient que du coloriage par flemme d'avoir à préparer les activités complexes qu'ils se permettent quand c'est à quelqu'un d'autre de s'en occuper dans les coulisses. Oui, j'aime tout ça, l'impression d'avoir ma place quelque part, d'être importante, utile, j'aime quand les enfants commençent leurs phrases par "Ellie", parce que je me dis qu'ils se souviennent de moi et que pour eux, je suis quelqu'un. J'aime cette impression que je n'ai jamais en dehors de l'école maternelle. J'aime, pour la première fois, aller travailler, me lever tôt et le lundi matin. J'aime même si c'est payé des clopinettes (et encore, étant stagiaire, ce n'est même pas payé) et que mes parents espéraient plus pour moi.

Et pourtant, je ne sais pas si je vais le faire.

Pourquoi ?

Parce que je suis tiraillée entre l'envie de faire ce métier que j'adore, et la peur de ne jamais être indépendante financièrement. Ce métier, comme tant d'autres métiers, ne me permettra jamais d'en vivre seule. Si demain je suis nommée ATSEM et rémunérée, je ne pourrai pas partir de chez mes parents. C'est une honte, vu les journées que se coltinent les ASTEM ? Certainement, mais c'est ainsi que va le pays. Tu bosses, et on te donne à peine de quoi vivre. Je flippe. Certes, j'ai un copain, avec qui je vais sûrement habiter. Mais s'il n'était pas là ? Si un jour on rompait ? Si un jour, le deuxième salaire disparaissait ? Seule, je ne pourrais pas. Et ça me fait peur. Si je cherche un métier que je pourrais faire, c'est bien pour pouvoir être libre, indépendante, avoir mon logement, avoir ma vie, être adulte. A quoi bon se casser le cul de 8h à 17h30 sans pause si on a même pas un chez-soi où rentrer à la fin de la journée ?

Alors, que choisir ?

Je pars du principe que faire le métier qu'on aime, c'est génial. Si on peut être heureux de se lever le matin, c'est qu'on a au moins une chose qui en vaut la peine dans notre vie. Mais si ce métier ne nous permet même pas de vivre, combien de temps allons-nous l'aimer ? Est-ce que je vais aimer très longtemps être l'ombre et la boniche de l'instituteur si mon pathétique salaire ne me permet même pas d'avoir un appartement à minimum 500 euros de loyer ? Hein ?

Je ne crois pas. Je ne me voile pas la face. Ou tu fais un métier que tu hais dès le départ, et qui te permet d'être content le soir, car tu as une vie bien construite et assez aisée en dehors. Ou tu fais un métier que tu aimes, mais tu finis par le détester, car tu es payée avec des cailloux, et des cailloux ça ne paient pas l'essence, les factures, les courses et le loyer. Soit tu aimes ton boulot et en plus il paie bien et alors là t'es chez Free tu as tout compris.

 Alors, je ne sais pas. J'hésite. Je change d'avis tous les jours. Quand les ATSEM me demandent, toutes contentes, si c'est le métier que je veux faire, je ne peux pas m'empêcher de répondre "oui", plutôt que "à vrai dire je sais pas, c'est tellement payé de la merde comparé au travail qu'on fournit que je me pose encore quelques questions". Voilà, dire "oui", c'est plus facile. Mais choisir pour de vrai, ça ne l'est pas. De toute manière, ça ne le sera jamais. Deux possiblités : je finis ATSEM, pauvre, mais contente un temps. Ou, je retourne à la fac, j'ai peut-être un travail par la suite, je ne suis pas pauvre, mais je n'aime pas ce que je fais de ma vie. Aucune de ces deux options ne me tentent des masses, et j'aimerais bien faire un mix des deux, genre "Je suis ATSEM et bien payée et j'ai une grande maison et la vie est belle". Ouais, mais non. Ici, on est en France. C'est tout.

J'ai tellement peur pour mon avenir. Tellement peur de ne jamais avoir les moyens de m'achetr une maison. Tellement peur de ne jamais avoir les moyens d'élever mes enfants. Tellement peur de ne jamais avoir les moyens d'avoir la vie que tout le monde mérite : une vie correcte. Tellement peur que je n'arrête pas de me dire que ma dernière chance, c'est de retourner à la fac en septembre. Pourtant, j'aurai mon CAP et toutes les cartes en main pour faire le métier qu'il me plait... mais je me sens obligée de tout foutre par terre pour aller m'emmerder à la fac, histoire d'avoir plus tard un boulot qui m'emmerdera, mais qui paiera le loyer.

Bref. Je ne sais pas quoi faire de ma vie. Je tatônne, je m'interroge, je me demande si je peux risquer ma vie matérielle pour le simple plaisir de travailler, alors qu'un bonheur personnel pourrait peut-être parfaitement compenser une vie professionnelle ennuyeuse et incompatible avec mes vraies ambitions.

Un jour, il va bien falloir que je grandisse. Que je prenne la décision qui régira le reste de ma vie. Que je prenne le putain de risque que je redoute tant.

Mais quand, purée ?

 

 

 

 

 

Posté par JeuneAnecdotique à 19:20 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
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Commentaires sur Pourquoi j'hésite ?

    Choix épineux, je l'avoue. Il faut te poser les bonnes questions: est-ce que tu supporteras une formation à la fac à savoir 3 à 5 ans ? N'existe-t-il pas d'autres alternatives ? Et assistante maternelle ou éducatrice en milieu scolaire tu y as pensé ? C'est vraiment dommage, tu aimes quelque chose et tu ne peux pas le faire parce que tu ne pourrais pas vivre dignement ! Mais tu m'avais parlé d'une formation alternance (je crois) à la SNCF donc ce n'est plus d'actualité ?

    Mia

    Ps: j'adore ton blog, ton écriture *_*. Un jour, je ferais une pétition réclamant plus d'articles de ta part. Je plaisante, ne fais pas attention (mais c'est une idée ;) ).

    Posté par Profil supprimé, 13 décembre 2012 à 20:08 | | Répondre
    • La fac, je sais que si j'y survis 3 ans (5 ans j'envisage même pas), ça sera vraiment au prix de beaucoup d'efforts (déjà, 4 mois à la fac, j'ai eu du mal...), c'est pour ça que j'ai du mal à me motiver à le faire.
      Assistante maternelle, il faut disposer d'un logement adapté ... vu que tu reçois chez toi. Or, je n'ai pas de chez-moi, et si j'en avais un, je ne pourrais pas être ass' mat' dedans, vu mes moyens ça serait pas un appart recevable pour garder des enfants ! (c'est le cercle vicieux en fait, assmat est un métier pour gagner sa vie, mais pour pouvoir le faire, il faut déjà avoir eu les moyens de se payer un appartement correct...)
      Educatrice il faut aller en école, je n'ai pas les moyens...
      Non, c'est vraiment ATSEM qui me plaît, malheureusement ! (je suis chiante ;))

      Si, la SNCF j'y pense encore beaucoup. Au début je ne serais pas payée comme une rockstar (en même temps maintenant être payée plus de 1500 euros c'est vraiment mission impossible quoi). Mais il faudrait que je sois acceptée, et ce n'est pas sûr. A vrai dire, je le ferais si j'ai abandonné l'idée de la fac, ou que mon CAP ne m'a pas permis de trouver un boulot (dernier recours quoi, mais oui ça me plait toujours comme idée, même si j'ai peur de ne pas pouvoir en vivre aussi)

      Merci beauuucoup de ton compliment, ça me touche énormément :) Haha une pétition n'y changerait rien, vu les journées à rallonge que je me coltine, il faudrait plutôt faire une pétition pour instaurer des journées de 30h, là j'aurais le temps d'en écrire davantage ! :D

      Merci beaucoup à toi!

      Posté par JeuneAnecdotique, 13 décembre 2012 à 20:17 | | Répondre
  • Quand je dirigeais la garderie d'une école maternelle, j'ai connu une atsem, à peu près dans le même cas que toi, qui profitais de son temps libre pour suivre par correspondance des cours afin d'avoir le niveau master et qui a passé les concours d'inscrit par 3eme voie (au bout de 3 ans dans la fonction publique, tu peux passer n'importe quel concours dans la FP, quel que soit le domaine, et tu as beaucoup beaucoup moins d'epreuves et un plus gros quotas de postes). Elle l'a eu du premier coup!

    Posté par marion, 13 décembre 2012 à 20:23 | | Répondre
  • Ton article est super intéressant Ellie, ton analyse très bien menée et surtout très mature. On sent que tu as retourné le problème dans tous les sens et réfléchis à toutes les alternatives. Aussi, tu te doutes bien que personne ne peut répondre à cette question critique... à part toi :) On est d'accord, un métier que tu vas aimer (celui d'ATSEM en l’occurrence) ne va pas forcément remplir ton assiette. Mais comme tu le dis si bien, la merde vient de notre pays qui part en cacahuète, pas de toi ou de tes envies... Souviens-toi juste qu'aller à la fac et faire plusieurs années d'étude ne t'apportera pas forcément une situation plus stade ni un salaire conséquent (j'en sais quelque chose). Pourtant, j'ai suivi ma voie, ma passion, et mené mes études à terme avec plaisir. Alors imagine ce que ce serait de le faire à contre coeur... Tout ça pour te dire que je comprends parfaitement que l'avenir te fasse peur, ça signifie que tu es au moins assez "intelligente" (ce n'est pas dit péjorativement) pour ouvrir les yeux sur le monde et réaliser qu'aujourd'hui et quelle que soit ta décision, il est très probable que la vie qui en découle ne soit pas évidente... Alors même si ça fait cliché, j'aurais tendance à te dire de suivre ton coeur ! Devenir ATSEM ferait ton bonheur ? Alors franchement n'hésite pas puisque tu as la "chance" de pouvoir réaliser cette ambition. La vie est longue et si un jour tu finis par être dégoûtée de ce boulot, il sera toujours temps de faire autre chose. Après il est clair que se prendre un appart' et être indépendant en touchant un SMIC (ou quelque chose d'approchant), c'est juste mission impossible aujourd'hui. Merci la France encore une fois... Mais à part en épousant un agent immobilier, je n'ai pas encore trouvé de solution miracle pour ça ;) (si tu en as une en tête, je suis preneuse !!!)

    Posté par Childhood, 13 décembre 2012 à 23:33 | | Répondre
  • Et est-ce que tu t'es renseignée pour savoir si dans les autres pays francophone comme la Belgique, la Suisse, le Luxembourg, etc, être ATSEM était mieux payé ? Comme ça tu fais les deux si t'es pas trop loin d'une gare ou que tu peux déménager... je sais que c'est une proposition un peu idéaliste et utopique mais en même temps en étant au lycée j'ai pas trop la réalité des choses dans ma tête...

    Posté par Lew, 14 décembre 2012 à 19:50 | | Répondre
  • Aucun autre métier de l education ne te ferait envie ?
    Il y a vraiment un problème avec les salaires... Quand on voit que le salaire moyen ne permet même pas à un adulte séparé de vivre près de Paris avec une chambre pour son enfant...
    Bon courage dans tes choix ! Tu peux en changer après quelques années...

    Posté par Lili, 16 décembre 2012 à 08:03 | | Répondre
  • J'ai l'impression de me lire... toutes ces questions, le sentiment d'être "coincée" chez les parents, je connais. Si tu aimes vraiment ce métier, c'est important, tu dois foncer... tu n'es pas toute seule, tu as ton copain. Et qui qu'il arrive tu auras tes parents derrière toi si un jour... enfin au cas où. Il y a un truc que j'ai appris récemment c'est d'arrêter de se poser trop de questions (je sais, c'est plus facile à dire qu'à faire et je n'arrive pas toujours à l'appliquer !)

    Posté par Nanie, 16 décembre 2012 à 23:29 | | Répondre
  • Tu sais, la fac, j'y ai passé 7 ans et j'y retourne depuis septembre.Beaucoup de mes amis ayant fait 5 ans d'études sont dans la précarité, moi la première. Donc tout ça pour dire qu'il y a peut-être une alternative à la fac. Pourquoi ne pas serrer les dents et les fesses, demander des aides pour compléter tes revenus une fois que tu auras fini tes études et préparer un concours de la fonction publique en parallèle? Ou encore, si tu aimes t'occuper d'enfants, passe l'agrégation de nourrice (mais il te faut un logement), selon les villes, beaucoup de familles en recherchent. Tu peux aussi faire un prêt étudiant que tu rembourseras à la fin de tes études, ça te permettrait de louer un studio. Et la coloc, y as-tu pensé? Si tu tombes bien, c'est toujours plus sympa que les parents! Bref, mieux vaut 2 ou 3 ans d'études rentables qu'un master qui n'est pas sûr de déboucher sur grand-chose.
    En tout cas, bravo, j'adore ton blog!

    Posté par papumka, 25 janvier 2013 à 20:55 | | Répondre
  • oups, pardon, j'ai manqué un paragraphe des discussions précédentes, du coup je n'ai fait que répéter ce à quoi tu avais déjà pensé...Zut, j'ai vraiment envie de t'aider, suis déçuuue!
    Bon, il reste toujours l'idée de la coloc! ;-)

    papumka

    Posté par papumka, 25 janvier 2013 à 21:00 | | Répondre
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